Notes du onzième entretien.

Note I.

On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand intitulé Die Siegesgeschichte der christlichen Religion in einer gemeinnützigen Erklärung der Offenbarung Joannis. Nüremberg, 1799, in-8o. L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne; mais nullement en France, que je sache du moins. Son ouvrage mérite d'être lu par tous ceux qui en auront la patience. À travers les flots d'un fanatisme qui fait peur, erat quod tollere velles. Voici donc le passage, qui est très analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur.

 Le second ange qui crie: Babylone est tombée, est Jacob Bohme. Personne n'a prophétisé plus clairement que lui sur ce qu'il appelle l'ère des lis (LILIENZEIT). Tous les chapitres de son livre crient  Babylone est tombée! sa prostitution est tombée; le temps des lis est arrivé.  (Ibid., ch. XIV, v. VIII, pag. 421.)

 Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue captivité, et il était devenu une gerbe parfaite. Lorsqu'il fut monté sur l'échafaud, il leva les yeux au ciel et dit comme son rédempteur: Seigneur pardonnez à mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme peut parler ainsi sans être pénétré (durchgedrungen) de l'esprit de Jésus-Christ! Après lui des millions d'innocents ont été moissonnés et rassemblés dans la grange par l'épouvantable révolution. La moisson a commencé par le champ français, et de là elle s'étendra sur tout le champ du Seigneur dans la chrétienté. Tenez-vous donc prêts, priez et veillez.  (Page 429.)

 Cette nation (la française) était en Europe la première en tout: il n'est pas étonnant que la première aussi elle ait été mûre dans tous les sens. Les deux anges moissonneurs commencent par elle, et lorsque la moisson sera prête dans toute la chrétienté, alors le Seigneur paraîtra et mettra fin à toute moisson et à tout pressurage sur la terre.  (Ibid., pag. 431.)

Je ne saurais dire pourquoi les docteurs protestants ont en général un grand goût pour la fin du monde. Bengel, qui écrivait il y a soixante ans à peu près, en comptant, par les plus doctes calculs, les années de la bête depuis l'an 1130, trouvait qu'elle devait être anéantie précisément en l'année 1796. (Ibid., pag. 433.)

L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement péremptoire:  Il ne s'agit plus de bâtir des palais et d'acheter des terres pour sa postérité; il ne nous reste plus de temps pour cela.  (Ibid., pag. 433.)

Toutes les fois qu'on a fait, depuis la naissance de leur secte, un peu trop de bruit dans le monde, ils ont toujours cru qu'il allait finir. Déjà, dans le XVIe siècle, un jurisconsulte allemand réformé, dédiant un livre de jurisprudence à l'électeur de Bavière, s'excusait sérieusement dans la préface, d'avoir entrepris un ouvrage profane dans un temps où l'on touchait visiblement à la fin du monde. Ce morceau mérite d'être cité dans la langue originale; une traduction n'aurait point de grâce.

In hoc imminente rerum humanarum occasu, circumactaque jam ferme praecipitantis aevi periodo, frustra tantum laboris impenditur in his politicis studiis paulo post desituris... Quam vel universa mundi machina suis jam fessa fractaque laboribus, et effecta senio, hac hominum flagitiis velut morbis confecti lethalibus ad eamdem ##apolutrosin, si unquam alias, certe nunc imprimis quadam ##apokaradokia feratur et anhelet. Accedit miserrima, quae prae oculis est Reip. fortuna, et inenarrabiles ##oodines Ecclesiae hoc in extremo seculorum agone durissimis angoribus et saevissimus doloribus leceratae. (Matth. Wesembecii praef. in Paratitlas.)

Note II.

Il n'y a rien de plus curieux que ce que le célèbre Heyne a écrit sur le Pollion. Il cite de bonne foi une foule d'auteurs anciens et nouveaux qui ont vu quelque chose d'extraordinaire dans cette pièce, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de dire: Je ne vois rien de plus vain et de plus nul que cette opinion (1). Mais quelle opinion? Il s'agit d'un fait. Si quelqu'un a cru que Virgile était immédiatement inspiré, voilà ce qu'on nomme une opinion dont on peut se moquer si l'on veut; mais ce n'est pas de quoi il s'agit: veut-on nier qu'à la naissance du Sauveur l'univers ne fût dans l'attente de quelque grand événement? Non, sans doute, la chose n'est pas possible, et le docte commentateur convient lui-même que jamais la fureur des prophéties ne fut plus forte qu'à cette époque (2), et que, parmi ces prophéties, il en était une qui promettait une immense félicité; il ajoute que Virgile tira bon parti de ces oracles (3). C'est en vain que Heyne, pour changer l'état de la question, nous répète les réflexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques (4); car, sans lui demander ce qu'il entend par les superstitions judaïques, ceux qui auront lu attentivement ces entretiens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs ne manquait à Rome ni de connaisseurs, ni d'approbateurs, ni de partisans déclarés, même dans les plus hautes classes. Nous tenons encore de Heyne qu'Hérode était l'ami particulier et l'hôte de Pollion, et que Nicolas de Damas, très habile homme, qui avait fait les affaires de ce même Hérode et qui était un favori d'Auguste, avait bien pu instruire ce prince des opinions judaïques. Il ne faut donc pas croire les Romains si étrangers à l'histoire et à la croyance des Hébreux; mais encore une fois ce n'est pas de quoi il s'agit. Croyait-on à l'époque marquée qu'un grand événement allait éclore? que l'Orient l'emporterait? que des hommes partis de la Judée assujettiraient le monde? Parlait-on de tous côtés d'une femme auguste, d'un enfant miraculeux prêt à descendre du ciel, pour ramener l'âge d'or sur la terre, etc.? Oui, il n'y a pas moyen de contester ces faits: Tacite, Suétone, leur rendent témoignage. Toute la terre croyait toucher au moment d'une révélation heureuse; la prédiction d'un conquérant qui devait asservir l'univers à sa puissance, embellie par l'imagination des poètes, échauffait les esprits jusqu'à l'enthousiasme; avertis par les oracles du Paganisme, tous les yeux étaient tournés vers l'Orient d'où l'on attendait ce libérateur. Jérusalem s'éveillait à des bruits si flatteurs, etc. (5).
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(1) Nihil tamen ista opinione esse potest levius et certis rerum argumentis magis destitutum. (Heyne, sur la IVe églogue, dans son édition de Virgile. Londres, 1793; in-8o, tom. I, pag. 72.)
(2) Nullo tamen tempore vaticiniorum insanius fuit stutium. (Ibid., pag. 73.)
(3) Unum fuit aliquod (Sybillinum oraculum) quod magnam aliquam futuram felicitatem promitteret. (Ibid., pag. 74.) Hoc itaque oraculo et vaticinio seu commento ingenioso commode usus est Virgilius. (Ibid., pag. 74.)
(4) Ibid., pag. 73.
(5) Sermons du P. Élisée.

C'est en vain que l'irréligion obstinée interroge toutes les généalogies romaines pour leur demander en grâce de vouloir bien nommer l'enfant célébré dans le Pollion. Quand cet enfant se trouverait, il en résulterait seulement que Virgile, pour faire sa cour à quelque grand personnage de son temps, appliquait à un nouveau-né les prophéties de l'Orient; mais cet enfant n'existe pas, et quelques efforts qu'aient fait les commentateurs, jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les vers de Virgile s'adaptent sans violence. Le docteur Lowth surtout (De sacra poesi Hebraeorum) ne laisse rien à désirer sur ce point intéressant.

De quoi s'agit-il donc, et sur quoi dispute-t-on? Heyne a eu des successeurs qui ont beaucoup renchéri sur lui. Plaignons des hommes (je n'en nomme aucun) furieux contre la vérité, qui, sans foi et sans conscience, changent l'état d'une question toute claire pour chercher des difficultés où il n'y en a point, et s'amusent à réfuter doctement ce que nous ne disons pas, pour se consoler de ne pouvoir réfuter ce que nous disons.

Note III.

Il n'y a rien de si connu que le traité de Plutarque De la cessation des oracles. Il y a des vers de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus, et qui méritent cependant de l'être. Ce sont de ces choses qu'il faut abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ des vérités.
    . . . . . Non ullo secula dona
    Nostra carent majore Deum, quam Delphica sedes
    Quod siluit, postquam reges tinuere futura
    Et Superos vetuere loqui. . . . . .
    . . . . . Tandem conterrita virgo
    Confugit ad tripodem . . . . .
    . . . . . Mentemque priorem
    Expulit, atque hominem toto sibi cedere jussit
    Pectore. . . . . . 
Puis il ajoute sur l'esprit prophétique en général:
    . . . . . Nec tantum prodere vati
    Quantum scire licet: venit aetas omnis in unam
    Congeriem, miserumque premunt tot secula pectus,
    Tanta patet rerum series, atque omne futurum
    Nititur in lucem. . . . . .
(Luc., Phars. V, 92, 180.)

Note IV.

Le morceau de Machiavel sur les prophéties mérite en effet grande attention:  D'onde ei si nasca io non sò, etc., c'est-à-dire:

 Je ne saurais en donner la raison; mais c'est un fait attesté par toute l'histoire ancienne et moderne, que jamais il n'est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. Il serait fort à désirer que la cause en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles, et surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que notre atmosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes (1), habitée par une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces, on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.  (Mach., Disc. sur Tite-Live, I, 56.)
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(1) C'était un dogme pythagoricien, ##einai panta ton aera psukhon emplion. (Laert., in Pyth.) Il y a en l'air, dit Plutarque, des natures grandes et puissantes, au demeurant malignes et mal accointables. (Plut., de Iside et Osiride, cap. XXIV, trad. d'Amyot.) Saint Paul, avant Plutarque, avait consacré cette antique croyance. (Ephes., II, 2.)

Entre mille preuves de cette vérité, l'histoire d'Amérique en présente une remarquable:  Si l'on en croit les premiers historiens espagnols et les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opinion presque universelle que quelque grande calamité les menaçait et leur serait apportée par une race de conquérants redoutables, venant de l'Est pour dévaster leur contrée, etc.  (Robertson, Hist. de l'Amérique, tom. III, in-12; liv. V, pag. 39.).

Ailleurs, le même historien rapporte le discours de Montézuma aux grands de son empire:  Il leur rappelle les traditions et les prophéties qui annonçaient depuis longtemps l'arrivée d'un peuple de la même race qu'eux, et qui devait prendre possession du pouvoir suprême.  (Ibid., p. 123, sur l'année 1520.)

On peut voir à la page 103, A, l'opinion de Montézuma sur les Espagnols. La lecture du célèbre Solis ne laisse aucun doute sur ce fait.

Les traditions chinoises tiennent absolument le même langage. On lit dans le Chouking ces paroles remarquables: Quand une famille s'approche du trône par ses vertus, et qu'une autre est prête à en descendre en punition de ses crimes, l'homme parfait en est instruit par des signes avant-coureurs. (Mémoires sur les Chinois, in-4o, tom. I, p. 482.)

Les missionnaires ont placé sous ce texte la note suivante.

 L'opinion que les prodiges et les phénomènes annoncent les grandes catastrophes, le changement des dynasties, les révolutions dans le gouvernement, est générale parmi nos lettrés. Le Tien, disent-ils, d'après le Chouking et autres anciens livres, ne frappe jamais de grands coups sur une nation entière sans l'inviter à la pénitence par des signes sensibles de sa colère.  Ibid.

Nous avons vu que le plus grand événement du monde était universellement attendu. De nos jours, la révolution française a fourni un exemple des plus frappants de cet esprit prophétique qui annonce constamment les grandes catastrophes. Depuis l'épître dédicatoire de Nostradamus au roi de France (qui appartient au XVIe siècle), jusqu'au fameux sermon du père Beauregard; depuis les vers d'un anonyme, destinés au fronton de Sainte-Geneviève, jusqu'à la chanson de M. Delisle, je ne crois pas qu'il y ait eu de grand événement annoncé aussi clairement et de tant de côtés. Je pourrais accumuler une foule de citations: je les supprime, parce qu'elles sont assez connues et parce qu'elles allongeraient trop cette note.

Cicéron, examinant la question de savoir pourquoi nous sommes instruits dans nos songes de plusieurs événements futurs (jamais l'antiquité n'a douté de ce fait), en rapporte trois raisons d'après le philosophe grec Posidonius: 1o L'esprit humain prévoit plusieurs choses sans aucun secours extérieur, en vertu de sa parenté avec la nature divine; 2o l'air est plein d'esprits immortels qui connaissent ces choses et les font connaître; 3o les dieux enfin les révèlent immédiatement (1). En faisant abstraction de la troisième explication, qui rentre pour nous dans la seconde, on retrouve ici la pure doctrine de Pythagore et de saint Paul.
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(1) Cic., de Div. I.

Note V.

In aeternum et ultra. (Exode, XV, 18; Michée, IV, 5.)
    Au-delà des temps et des âges
    Au-delà de l'éternité.
(Racine, Esther, dern. vers.)

Un habile critique français n'aime pas trop cette expression:  On ne conçoit pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose au-delà de l'éternité. Cette expression ne serait point à l'abri de la critique, si elle n'était pas autorisée par l'Écriture: Dominus regnabit in aeternum et ultra.  (Geoffroi, sur le texte de Racine qu'on vient de lire.)

Mais Bourdaloue est d'un autre avis:  Par-delà l'éternité, dit-il, expression divine et mystérieuse.  (Troisième sermon sur la purification de la Vierge, troisième partie.) Et la bonne madame Guyon a dit aussi: Dans les siècles des siècles ET AU-DELÀ. (Disc. chrét., XLVI, no 1.)

Note VI.

À ces idées, je me permettrai d'en ajouter ici quelques-unes que je donne seulement comme de simples doutes; car il n'est permis de se montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter; or, ce droit ne nous appartient que dans les choses qui ont fait l'objet principal de nos études. N'étant donc point mathématicien, j'exprimerai avec réserve et sans prétention des doutes qui ne sont pas toujours à mépriser, puisqu'il n'y a pas de science qui ne doive rendre compte à la métaphysique et répondre à ses questions.

Le mot d'attraction est évidemment faux pour exprimer le système du monde. Il eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des deux forces: car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un Newtonien tangentiaire qu'attractionnaire. Si l'attraction seule existait, toute la matière de l'univers ne serait qu'une masse inerte et immobile. La force tangentielle, qu'on emploie pour exprimer les mouvements cosmiques, n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette question n'étant point une de celles qu'il est impossible de pénétrer, la réserve à cet égard serait un tort. Ce n'est pas que, dans une foule de livres, on ne nous dise: Qu'il est superflu de se livrer à ces sortes de recherches; que les premières causes sont inabordables; qu'il suffit à notre faible intelligence d'interroger l'expérience et de connaître les faits, etc. Mais il ne faut pas être la dupe de cette prétendue modestie. Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et semble craindre de décider, on peut être sûr qu'il voit une vérité qu'il voudrait cacher. Il ne s'agit nullement ici d'un mystère qui nous impose le silence; nous avons au contraire toutes les connaissances qu'exige la solution du problème. Nous avouons que tout mouvement est un effet: et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait se trouver que dans l'esprit; ou, comme disaient les anciens si souvent cités dans cet ouvrage: Que le principe de tout mobile ne doit être cherché que dans l'immobile. Ceux qui ont dit que le mouvement est essentiel à la matière ont d'abord commis un grand crime, celui de parler contre leur conscience; car je ne crois pas qu'il y ait d'homme sensé qui ne soit persuadé du contraire; ce qui les rend absolument inexcusables: et de plus on peut les soupçonner légitimement de ne pas savoir ce qu'ils affirment. En effet, celui qui affirme d'une manière abstraite que le mouvement est essentiel à la matière n'affirme rien du tout; car il n'y a point de mouvement abstrait et réel: tout mouvement est un mouvement particulier qui produit son effet. Il ne s'agit donc point de savoir si le mouvement est essentiel à la matière; mais si le mouvement, ou la suite ou l'ensemble des mouvements qui doivent produire, par exemple un minéral, une plante, un animal, etc., sont essentiels à la matière; si l'idée de la matière emporte nécessairement celle d'une émeraude, d'un rossignol, d'un rosier, et même de cette émeraude, de ce rosier, de ce rossignol individuel, etc.: ce qui devient l'excès du ridicule. Il n'y a point dans la nature de mouvement aveugle ou de turbulence; tout mouvement a un but et un résultat de destruction ou d'organisation, en sorte qu'on ne peut soutenir le mouvement essentiel sans affirmer en même temps les résultats essentiels; or, le mouvement se trouvant ainsi évidemment et nécessairement joint à l'intention, il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la matière, on admet l'intention essentielle et nécessaire; c'est-à-dire qu'on ramène l'esprit par l'argument même qui voudrait s'en débarrasser.

Lorsque le système newtonien parut dans l'univers, il plut au siècle, bien moins par sa vérité, qui était encore discutée, que par l'appui qu'il semblait donner aux opinions qui allaient distinguer à jamais ce siècle fatal. Cotes, dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre des Principes, se hâta d'avancer que l'attraction était essentielle à la matière; mais l'auteur du système fut le premier à désavouer son illustre élève. Il déclara publiquement qu'il n'avait jamais entendu soutenir cette proposition, et même il ajouta qu'il n'avait jamais vu la préface de Cotes (1).
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(1) La chose paraît incroyable, et cependant rien n'est plus vrai, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas permis, que Newton en a imposé; car dans ses lettres théologiques au docteur Bentley, il dit expressément, en parlant de la préface de Cotes,  qu'il ne l'a jamais lue ni même vue.  (Newton, non vidit.) C'est de ce Cotes, emporté à la fleur de son âge, que Newton fit cette superbe oraison funèbre: ... Si Cotes avait vécu, nous aurions su quelque chose.

Dans la préface même de son fameux livre, Newton déclare solennellement et à diverses reprises que son système ne touche point à la physique; qu'il n'entend attribuer aucune force aux centres; en un mot, qu'il n'entend point sortir du cercle des mathématiques (quoiqu'il semble assez difficile de comprendre cette sorte d'abstraction).

Les Newtoniens, ne cessant de parler de physique céleste, semblent se mettre ainsi en opposition directe avec leur maître, qui a toujours exclu de son système toute idée physique, ce qui m'a paru toujours très remarquable.

De là encore cette autre contradiction frappante parmi les Newtoniens; car ils ne cessent de dire que l'attraction n'est pas un système, mais un fait; et cependant quand ils en viennent à la pratique, c'est bien un système qu'ils défendent. Ils parlent des deux forces comme de quelque chose de réel, et véritablement, si l'attraction n'était pas un système, elle ne serait rien, puisque tout se réduirait au fait ou à l'observation.

Dernièrement encore (1819) l'Académie Royale de Paris a demandé: Si l'on pouvait fournir, par la théorie seule, des tables de la lune aussi parfaites que celles qui ont été construites par l'observation.

Il y a donc encore un doute sur ce point, et le simple bon sens étranger aux profonds calculs serait tenté de croire que l'attraction n'est que l'observation représentée par des formules; ce que je n'affirme point cependant, car je n'entends point sortir de ce ton de réserve auquel j'ai protesté de m'astreindre rigoureusement.

Il y a cependant des choses certaines indépendamment de tout calcul: il est certain, par exemple, que les Newtoniens ne doivent point être écoutés lorsqu'ils disent: Qu'ils ne sont point obligés de nommer la force qui agite les astres, et que cette force est un fait. Je le répète, gardons-nous de la philosophie moderne tous les fois qu'elle s'incline respectueusement et qu'elle dit: Je n'ose pas avancer: c'est une marque certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouvement des astres n'est pas plus mystérieux qu'un autre: tout mouvement naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une volonté, l'astre ne peut être mû que par une impulsion mécanique, s'il est au rang des mouvements secondaires, ou par une volonté, s'il est considéré comme mouvement primitif. Les Newtoniens sont donc obligés de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont chargé de conduire les astres dans le vide; et en effet ils ont appelé à leur secours je ne sais quel éther ou fluide merveilleux, pour maintenir l'honneur du mécanisme, et l'on peut voir dans ce genre l'excès de la déraison humaine dans les ouvrages de Lesage, de Genève. De pareils systèmes ne sont pas même dignes d'une réfutation. Cependant ils sont précieux sous un certain rapport, en ce qu'ils montrent le désespoir de ces sortes de philosophes qui sauraient bien appuyer leurs opinions de quelque supposition un peu tolérable, si elle existait.

Nous voici donc nécessairement portés à la cause immatérielle, et il ne s'agit plus que de savoir si nous devons admettre une cause seconde ou remonter immédiatement à la première; mais dans l'un et l'autre cas, que deviennent les forces et leur combinaison, et tout le système mécanique? les astres tournent parce qu'une intelligence les fait tourner. Si l'on veut représenter tous les mouvements par des nombres, on y parviendra parfaitement, je le suppose; mais rien n'est plus indifférent à l'existence du principe nécessaire.

Si je tourne en rond dans une plaine, et que des observateurs lointains disent que je suis agité par deux forces, etc., ils sont bien les maîtres, et leurs calculs seront incontestables. Le fait est cependant que je tourne parce que je veux tourner.

Il faut encore se rappeler ici ce qu'a dit Newton (1) sur l'indispensable distinction des possibilités physiques ou simplement théoriques et métaphysiques.
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(1) Voyez encore ses Lettres théologiques au docteur Bentley.

Peut-on, disait-il, imaginer dix mille aiguilles debout sur une glace polie? Sans doute, il ne s'agit que de la simple théorie. Il suffit de les supposer toutes parfaitement d'aplomb; pourquoi tomberaient-elles d'un côté plutôt que de l'autre? Mais si nous entrons dans le cercle physique, on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible.

Il en est absolument de même du système du monde: cette machine immense peut-elle être réglée par des forces aveugles? sans doute encore, sur le papier, avec des formules algébriques et des figures; mais dans la réalité, nullement. Nous sommes ramenés aux aiguilles. sans une intelligence opérante ou coopérante, l'ordre n'est plus possible. En un mot, le système physique est physiquement impossible.

Il ne nous reste d'onc qu'à choisir, comme je l'ai dit, entre l'intelligence première et l'intelligence créée.

Mais entre ces deux suppositions, il n'y a pas moyen de délibérer longtemps; la raison et les traditions antiques, qu'on néglige infiniment trop dans notre siècle, nous auront bientôt décidés.

En suivant ces idées, on comprendra comment le Sabéisme fut la plus ancienne des idolâtries;

Pourquoi on attribua une divinité à chaque planète, qui la présidait et semblait s'amalgamer avec elle en lui donnant son nom;

Pourquoi la planète, satellite de la terre (chose parfaitement ignorée des hommes qui vécurent depuis les temps primitifs), pourquoi, dis-je, cette planète, à la différence des autres, était présidée, suivant eux, par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux enfers (1);
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(1) Tergeminamque Hecaten, tria virginis ora Dianae. (Virg., Aen., IV.)

Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de planètes, chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des métaux (1);
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(1) Il y avait jadis sept planètes et sept métaux; il est singulier que, de nos jours, le nombre des uns et des autres ait augmenté en même proportion, car nous connaissons 28 planètes ou satellites, et 28 métaux. (Journ. de phys., Travaux et progrès dans les sciences naturelles pendant l'année 1809, cités dans le Journal de Paris, du 4 avril 1810, pag. 672, 673, n. 4.)
Ce qui n'est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demi-planètes comme il y a des demi-métaux, car les astéroïdes sont des demi-planètes.

Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approché la main de sa bouche en regardant les astres (1);
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(1) Job, XXXI, 26, 27, 28.

Pourquoi les prophètes emploient si souvent l'expression d'armée des cieux (1);
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(1) Exercitus coeli te adorat. (Esdras, IX, 6.) - Omnis militia coelorum. (Isaïe, XXXIV, 4.) - Militiam coeli. (Jérém., VIII, 2.) - Adoraverunt omniam militiam coeli. (Reg. lib. IV, XXVII, 16.)

Pourquoi Origène disait que le soleil, la lune et les étoiles offrent des prières au Dieu suprême par son fils unique...; qu'ils aiment mieux nous voir adresser directement nos prières à Dieu, que si nous les adressions à eux, en divisant ainsi la puissance de la prière humaine (1);
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(1) ##Emon ten euktiken dunamin. (Orig., adv. Cels., lib. V.) -  Celse suppose que nous comptons pour rien le soleil, la lune et les étoiles, tandis que nous avouons: Qu'ils attendent aussi la manifestation des enfants de Dieu, qui sont maintenant assujettis à la vanité des choses matérielles, à cause de celui qui les y a assujettis. (Rom., VIII, 19, seqq.) Si, parmi les innombrables choses que nous disons sur ces astres, Celse avait seulement entendu: Louez-le, ô vous, étoiles et lumière? ou bien, louez-le, vieux des cieux! (Ps. CXLVIII, 3.) Il ne nous accuserait pas de compter pour rien de si grands panégyristes de Dieu.  (Orig., ibid., V.)

Pourquoi Bossuet se plaignait de l'aveuglement et de la grossièreté de ces hommes qui ne veulent jamais comprendre ces génies patrons des nations et moteurs de toutes les parties de l'univers?

À cette masse imposante de traditions antiques, il faut ajouter toute la théorie de l'astrologie judiciaire, qui a déshonoré sans doute l'esprit humain comme l'idolâtrie; mais qui sans doute aussi tient comme l'idolâtrie à de vérités du premier ordre, qui nous ont été depuis soustraites comme inutiles ou dangereuses, ou que nous ne savons plus reconnaître sous des formes nouvelles.

Tout nous ramène donc à l'incontestable vérité que le système du monde est inexplicable et impossible par des moyens mécaniques. De savoir ensuite comment cette vérité peut s'accorder avec les théories mathématiques, c'est ce que je ne décide point, craignant par-dessus tout de sortir du cercle des connaissances qui m'appartiennent: mais la vérité que j'ai exposée étant incontestable, et nulle vérité ne pouvant être en contradiction avec une autre, c'est aux théoriciens en titre à se tirer de cette difficulté. Ipsi viderent.

La première fois que l'esprit religieux s'emparera d'un grand mathématicien, il arrivera très sûrement une révolution dans les théories astronomiques.

Je ne sais si je me trompe, mais cette espèce de despotisme, qui est le caractère distinctif des savants modernes, n'est propre qu'à retarder la science. Elle repose aujourd'hui tout entière sur de profonds calculs à la portée d'un très petit nombre d'hommes. Ils n'ont qu'à s'entendre pour imposer silence à la foule. Leurs théories sont devenus une espèce de religion; le moindre doute est un sacrilège.

Le traducteur anglais de toutes les oeuvres de Bacon, le docteur Shaw, a dit, dans une de ses notes dont il n'est plus en mon pouvoir d'assigner la place, mais dont j'assure l'authenticité: Que le système de Copernic a bien encore ses difficultés.

Certes, il faut être bien intrépide pour énoncer un tel doute. La personne du traducteur m'est absolument inconnue; j'ignore même s'il existe: il est impossible d'apprécier ses raisons qu'il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître, mais sous le rapport du courage c'est un héros.

Malheureusement ce courage n'est pas commun, et je ne puis douter qu'il y ait dans plusieurs têtes (allemandes surtout) des pensées de ce genre qui n'osent se montrer.

Pour moi, je me borne à demander qu'en partant de cette vérité incontestable: Que tout mouvement suppose un moteur, et que le poussant est de nécessité absolue ou antérieur au poussé (1), il soit fait une revue philosophique du système astronomique.
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(1) ##Mon arkhe tis ues estai kinesebos apases alle plen e tes autes auten kinesases metabole; c'est-à dire: le mouvement peut-il avoir un autre principe que cette force qui se meut elle-même? Cette puissance est l'intelligence, et cette intelligence est Dieu; et il faut nécessairement qu'elle soit antérieure à la nature physique, qui reçoit d'elle le mouvement: car comment le ##kinoon ne serait-il pas avant le kinoumenon? (Plat., de Leg., X, 86, 87.)
Voyez encore Aristote (Physicortum, lib. III, I, 23.) Quod coelum moventur ex aliqua intellectuali substantia.

La demande me semble modeste, et je ne vois pas que personne ait le droit de se fâcher.

On se fâchera encore moins je l'espère, si je donne un exemple des doutes excités dans mon esprit par les théories mécaniques; je le choisirai dans les notions élémentaires sur la figure de la terre.

On nous a dit à tous, en commençant nos instructions sur ce point, que notre planète est aplatie sur les pôles, et s'élève au contraire sous l'équateur; en sorte que les deux axes sont inégaux dans une proportion qu'il d'agit d'assigner.

Pour s'en assurer, nous a-t-on dit, il y a deux moyens, l'expérience ou les mesures géodésiques, et la théorie.

Celle-ci repose sur cette vérité physique, que si une sphère tourne sur son axe, elle s'élèvera sur son équateur en vertu de la force centrifuge, et prendra la forme d'un sphéroïde aplati.

Et l'on nous montrait dans le cabinet de physique une sphère de cuir bouilli, tournant sur son axe au moyen d'une manivelle, et prenant, en effet, en vertu de la rotation, la figure indiquée.

Et nous disions tous: Voilà qui est clair!

Mais voyons combien, pour l'âge de raison, s'élèvent d'arguments décisifs contre cette démonstration décisive.

En premier lieu, la terre n'est point du tout de cuir bouilli: l'intérieur est lettre close; mais quant à l'extérieur et à cette enveloppe de médiocre profondeur que Dieu nous a livrée, nous voyons de l'eau et de la terre, et d'immenses montagnes qui s'enfoncent jusqu'à une profondeur inconnue, et que nous pouvons regarder comme les ossements de la terre. Si cette masse, supposée immobile, venait tout à coup a recevoir le mouvement diurne, l'habitation de l'homme et des animaux serait détruite par les eaux qui accourraient sous l'équateur: Ainsi la terre ne pouvait être ce qu'elle est, lorsqu'elle commença à tourner, etc.

En second lieu, les physiciens que j'ai en vue n'admettent point de création proprement dite. Ce mot seul les met en colère, et plusieurs ont fait leur profession de foi à cet égard. Or, à partir de cette hypothèse, comment pouvaient-ils dire: Que la terre a été soulevée sous l'équateur par un mouvement qui n'a jamais commencé? Cette supposition sera trouvée impossible, si l'on y pense.

Ce n'est pas tout: supposons en troisième lieu, et laissant même de côté la question de l'éternité de la matière, que le monde au moins ait commencé; il faut que ces mécaniciens nous disent dans quelle révélation ils ont appris que, lorsque la terre commença de tourner, elle était molle et ronde: deux petites suppositions qui valent la peine d'être examinées. Si la terre devait être ronde (supposons-le un instant) alors elle eût été elliptique avant de tourner, et allongée sur l'axe autant précisément qu'il le fallait pour devenir parfaitement ronde par le mouvement de rotation.

Ainsi tout se réduit aux mesures géodésiques, et la prétendue théorie n'est rien.

Observons, en finissant, que plusieurs parties de la science, notamment celle dont il s'agit dans ce moment, reposent sur des observations infiniment délicates, et que toute observation délicate exige une conscience délicate. La probité la plus rigoureuse est le première qualité de tout observateur. . . . . .



Denis Constales - dcons@world.std.com - http://world.std.com/~dcons/